Jean-Claude MASSON : Le Dernier Carré de Pythagore, Paris, 2013

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Delphes, Hiver 2009, photo d'Annick Le Scoëzec Masson

 

   Après les chroniques parues sous le titre De La Révolution aux années molles (2006) et les Carnets de la guerre secrète (2010), Jean-Claude Masson poursuit avec Le Dernier Carré de Pythagore une réflexion critique sur notre époque, ponctuée de méditations sur la Grèce ancienne et celle d'aujourd'hui. Rédigé pendant la crise qui secoue l'Europe, ce parcours historique et littéraire interpelle le lecteur et l'invite à partager un questionnement. 

  "Alors que nous déambulions le premier jour, non loin de l’exarchat du Saint-Sépulcre de Jérusalem, comme dans ma jeunesse j’étais absorbé (transporté, ravi) par la lumière de la Grèce. Là-bas, la lumière est d’une autre substance : comme dans la peinture ancienne, taillée dans le même éclat qu’en Terre sainte. C’est pourquoi, sans doute, John Ruskin intitula un de ses ouvrages The Queen of the Air." (Extrait, p. 27)

      "Lisant les Heures grecques, ces lettres de Hofmannsthal sur son voyage en Hellade avec quelques amis, dont Maillol (quelle compagnie de choix dans un tel cadre !), je reste comme interdit devant son intuition de la lumière, chez un poète si jeune encore, lorsqu’il consigne simplement : « L’heure, le vent, le lieu font tout ». C’est pourquoi, en Grèce plus qu’ailleurs, le miracle de la lumière peut se transformer, tout soudain, en son contraire le plus violent, et d’autant plus cruel, nous laissant comme orphelins, au bord du Styx, déjà, abandonnés de la Terre et des dieux. Mais si le voile à nouveau se déchire, alors, à l’instar du poète autrichien, nous voudrons graver cette sentence : « Ici nous devons le reconnaître : il existe un mystère de la pleine lumière ». Tout comme, dans la nuit translucide à Delphes, l’auteur d’Electre et d’Ariane à Naxos écrira : « Quelque chose d’indéfinissable est présent, qui n’est ni voilé ni apparent, ni saisissable et qui, cependant, ne se dérobe pas. Cela est proche, et cela suffit ». Nous comprenons que, parmi les figures germaniques tutélaires de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, des aînés comme Stefan George (familier de Mallarmé et des symbolistes français) aient aussitôt vu, en Hofmannsthal, un des plus pénétrants sourciers de la jeune poésie allemande." (pp. 43-44).

       "De l’eau, de l’herbe, de la pierre – et le tremblement des peupliers. Et la brise qui taille des reflets dans les ruines. C’est un peu le décor du dialogue platonicien de Phèdre, quand Socrate et son interlocuteur se reposent à l’ombre d’un platane au bord de l’Illisus. A la fin de l’entretien - où Socrate, notamment, rend hommage à la poésie de Sappho et d’Anacréon, de Pindare et de Stésichore -, le philosophe ne manque pas d’improviser une prière avant de quitter la place : «Cher Pan, et vous, divinités de ces lieux, donnez-moi la beauté intérieure, et que l’extérieur soit en harmonie avec l’intérieur ; que le sage me semble toujours riche, et que je possède juste autant d’or que le sage, tout seul, peut en emporter avec lui. Avons-nous autre chose à demander, Phèdre ? Pour moi, je n’ai rien de plus à joindre à ma prière ». 

      J’y songeais quand tout à coup, derrière Annick et moi, à Brauron, en entendant parler français par Jean-François Bonhomme et sa compagne grecque, j’ai éprouvé la même impression que les personnages d’Iphigénie en Tauride, la pièce de Goethe (II, 2), quand, exilée depuis longtemps loin de son pays et des siens, la jeune femme rencontre Pylade, l’ami fidèle d’Oreste, et lui parle grec ; alors il s’écrie : « Ô douce voix ! Sons de la langue maternelle, mille fois agréable en terre étangère ! A ce bienveillant accueil, les côtes bleuâtres de mon pays se représentent à mes yeux… » Cette fois, c’était pour nous, étrangers, que renaissaient les sons de notre langue ; et c’était la plus belle lumière d’Ile-de-France, ou du Val-de-Loire, qu’ils conviaient rien que pour nous." (pp. 131-132).

Jean-Claude Masson : Le Dernier Carré de Pythagore, Paris, Garamond, 2012.

 

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                                    Annick Le Scoëzec et Jean-Claude Masson, Eté 1987